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Se regarder à l'ère des écrans miroirs

  • Photo du rédacteur: Laurent Jarneau
    Laurent Jarneau
  • il y a 5 jours
  • 6 min de lecture

Lisez un extrait du roman Le Cirque de l'Attention



Dans Le Cirque de l'Attention, sous-titré "Piloter sa vie à l'ère de la distraction numérique" (éditions Prodiria), au chapitre Like me, Love me, je mets en scène une adolescente, seule face à son téléphone, qui confie son désir d’être belle à une entité numérique. Cette dernière transforme son image jusqu’à brouiller la frontière entre ce qu’elle est et ce qu’elle montre. Au cœur de l'actualité française, à l'heure de la légifération sur les réseaux sociaux qui fonctionnent beaucoup avec les écrans miroirs, voici en exclusivité ici le texte intégral des trois premiers paragraphes (pages 122 à 125), suivi de questions pédagogiques auxquelles vous pouvez apporter vos propres réponses, que vous soyez enfant, jeune, adulte, professeur ou philosophe. Bonne lecture !


Avec son téléphone, sa tablette, sa console, chacun de nous est un aventurier du numérique
À partir de quel moment un reflet devient-il une prison ? (image : Labs Envato)

"Montre-moi comment être belle" (partie 1)

Peut-on encore parler de liberté quand nos désirs sont influencés par les images numériques ?

Le Cirque de l'Attention (Laurent Jarneau), extrait intégral, pages 122-123


Le chapiteau s’assombrit comme si la nuit tombait à l’intérieur. Un halo bleu découpe la piste. L’air tremble, froid, presque liquide. L’orchestre s’éveille : pizzicatos légers des violons, souffles de flûtes, cristaux de harpe, percussions discrètes frottées aux balais. Un thérémine, cet instrument qui transforme les ondes en notes dès qu’on effleure l’air, glisse dans les aigus, pareil à une voix d’enfant qui hésite à parler. On dirait que le silence a été accordé avant les instruments.


Au centre, un lit simple, drap tiré, oreiller unique. À gauche, une coiffeuse constellée d’ampoules éteintes. Un téléphone repose sur le lit, écran noir, cœur inerte. Une adolescente entre. Elle s’assoit sur le bord du lit, regarde le portable sans le toucher. Puis, elle dit à mi-voix: « Montre-moi comment être belle. » L’écran s’allume, en mode lampe blanche. Puis une lumière bleue envahit son visage. Le thérémine reprend, plus pur, presque douloureux. Des particules argentées s’élèvent du téléphone et s’organisent lentement en hologramme géant : c’est le Génie de la Beauté numérique. Il sort de sa lampe, silhouette de lumière sans contour fixe, comme une image qui hésite à exister. La voix du génie est calme, bienveillante, caressante : « Souhait exaucé. »


Les ampoules de la coiffeuse s’allument une à une. L’adolescente s’y dirige, fascinée, s’assied et commence à se maquiller. Devant le miroir, la lumière change à chaque geste. Quand elle se met des faux cils, le reflet agit avant elle. Ses cils XXL se prolongent en ombres géantes sur la toile du chapiteau. Lorsqu’elle effleure ses cheveux, la couleur bascule, brune, rousse, argentée. Si elle se maquille avec un pinceau, la peau de son visage prend la couleur d’un voile mortuaire ou la teinte d’une peau métissée. La musique suit ses métamorphoses : harpe ascendante, trémolo de violon, souffle grave de clarinette.


Dans les gradins, le public se demande si l’adolescente joue à faire semblant. Certains parents pensent à leurs propres filles et à la façon dont elle regarde son téléphone le matin et surtout comment elle se regarde dedans. Dans le miroir de la coiffeuse, le reflet numérique semble devancer le réel : à chaque mouvement qu’elle effectue, l’ado voit son double se refléter, comme une marionnette pressée d’exister à sa place. « Regarde-toi, murmure le génie, le monde t’attend. Ajoute un éclat. Parfait. »


Le lit flotte à peine au-dessus du sol. L’hologramme projette : « 241 likes, 1 203 vues. En augmentation. » La musique s’étire en nappes de cordes. La fille se lève, s’assied sur son lit, observe attentivement son nouveau visage sur son téléphone. Les changements effectués se sont imprimés en elle : elle ne sait plus si c’est un maquillage ou une illusion.


Questions sur le texte


Question Cycle 3 (CM1-6èmes)

Quand tu te regardes dans un écran, est-ce que tu te reconnais vraiment ou est-ce que tu te compares aux autres ?


Question Cycle 4 (5èmes-3èmes)

As-tu déjà eu l’impression que ton image sur ton téléphone décidait à ta place de ce que tu devais aimer ou changer chez toi ?


Question Cycle 5 (lycéens)

Quand ton image est modifiée, validée et comptée par des algorithmes (likes, vues, filtres), qui construit vraiment ton identité : toi, le regard des autres, ou le système qui organise ce regard ?


Question pour les adultes, les parents…

Comment nos usages des écrans participent-ils, parfois sans qu’on s’en rende compte, à fragiliser l’estime de soi des adolescents ?


Question pour les professeurs, les éducateurs

Comment travailler en classe la différence entre identité réelle et identité numérique, sans jugement mais avec lucidité ?


LA question philosophique

Qui parle quand un adolescent ou une adolescente demande à un écran : « Montre-moi comment être beau ou belle »… Lui, ou notre monde ? Quelle réponse lui donnerions-nous, humainement ?



"Elle ne bouge plus comme statufiée devant son «double-je»" (partie 2)

L’adolescente accepte le pacte du reflet numérique, se perd dans son image idéalisée et bascule dans le rejet d’elle-même.

Le Cirque de l'Attention (Laurent Jarneau), extrait intégral, pages 123-124


Le génie revient dans la lumière, plus dense, plus nette. Sa forme est maintenant presque humaine. Il parle à la fois à partir du miroir et du téléphone : « Reste avec moi, personne ne te regardera comme moi. Je suis ton reflet idéal. » Cette voix a la forme d’un fantôme.

Un frisson parcourt le chapiteau. L’adolescente se lève à nouveau, retourne vers la coiffeuse. Les ampoules battent au rythme de sa respiration. Le Génie de la Beauté numérique apparaît toujours derrière elle, identique à son reflet. Elle tend la main vers le miroir de la coiffeuse : le génie la touche en retour. Alors le miroir devient liquide, la lumière bleue devient blanche, puis trop forte. La fille dit : « Oui. » Le mot suffit. Le génie entre dans la lumière. Le miroir s’efface. Le lit s’affaisse. L’écran du téléphone sur l’oreiller montre le visage figé de l’ado, parfait, souriant. Le thérémine, suspendu en une note d’adieu, vibre plus longtemps que le souffle. Elle ne bouge plus comme statufiée devant son « double-je ». Elle se déteste. Elle ne sera jamais belle comme il faut. Elle n’a plus trop envie de vivre.


La voix de Monsieur Loyal se fait entendre doucement pour livrer l’épilogue :

« Elle voulait être aimée.

Elle a confondu les yeux avec les vues.

Elle a cru qu’un cœur rouge valait un vrai regard.

Le génie l’a exaucée. »


Questions sur le texte


Question Cycle 3 (CM1-6èmes)

Est-ce que les cœurs et les likes peuvent vraiment remplacer quelqu’un qui te regarde pour de vrai ?


Question Cycle 4 (5èmes-3èmes)

As-tu déjà ressenti que ton image en ligne te mettait une pression impossible à tenir dans la vraie vie ?


Question Cycle 5 (lycéens)

La phrase finale de Monsieur Loyal fonctionne comme une épitaphe moderne :

aimer ≠ être vu

exister ≠ être liké

As-tu déjà expérimenté ces différences à tes dépens ?


Question pour les adultes, les parents…

Comment repérer les signes où la recherche de reconnaissance numérique devient une souffrance silencieuse chez un jeune ?


Question pour les professeurs, les éducateurs

Comment ouvrir un échange sur la différence entre validation sociale et estime de soi, sans moraliser ni minimiser le mal-être ?


LA question philosophique

À partir de quel moment un reflet devient-il une prison ?



"Danger de mort sociale et clinique" (partie 3)

La jeune fille s’éteint intérieurement après avoir rompu avec le réel, laissant le public et la famille face à un silence sans réponse.

Le Cirque de l'Attention (Laurent Jarneau), extrait intégral, pages 124-125


La jeune fille éteint son téléphone en même temps que son regard s’éteint. Le Génie de la Beauté numérique reste en suspens au-dessus d’elle, attaché à elle par un fil numérique entouré autour de son cou, comme une laisse. Tout s’éteint. Le thérémine se tait. Personne n’applaudit.


La journaliste Ariane Lemoine, front bas, note : « Beauté sous assistance. Effacement consenti. Impact délétère. »

Jean-Maxime Darras : « Miroir = anesthésie. Spectateurs choqués. »

Clara Vautrin : « Jeune fille enfermée dans modèle bulle algorithmique. Baisse sans fin de son estime personnelle. Danger de mort sociale et clinique. »


Dans les gradins, la famille Ravel reste immobile. Aldo, dubitatif, regarde la coiffeuse éteinte comme on regarde quelque chose qu’on ne sait pas comprendre. Louna, angoissée, serre la main de sa mère. Emma, fragilisée, cherche son téléphone dans son sac, le touche, le repose. Thomas, triste, fixe la scène vide, incapable de livrer la moindre analyse. Un long silence se referme sur la piste.


Questions sur le texte


Question Cycle 3 (CM1-6èmes)

Quand quelqu’un n’a plus envie de regarder autour de lui, est-ce qu’il a encore besoin d’aide même s’il ne le dit pas ?


Question Cycle 4 (5èmes-3èmes)

As-tu déjà senti qu’un écran te faisait te sentir plus vide après l’avoir regardé longtemps ?


Question Cycle 5 (lycéens)

As-tu déjà vécu une scène de sidération collective, celle qui suit un vrai drame silencieux, quand l’attention est arrivée trop tard ?


Question pour les adultes, les parents…

Sais-tu reconnaître le moment où le silence d’un adolescent n’est plus un calme, mais un signal d’alerte ?


Question pour les professeurs, les éducateurs

Comment créer un espace de parole pour évoquer l’estime de soi et le mal-être numérique sans déclencher gêne ou repli ?


LA question philosophique

À partir de quand le silence devient-il une urgence ?


Laurent Jarneau, prodiria.com


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