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Comment une petite fille aveugle a donné un visage à la "Magnifique Humanité" du pape Léon XIV

  • Photo du rédacteur: Laurent Jarneau
    Laurent Jarneau
  • 2 juin
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 3 juin

Phénicia, la petite fille qui voyait mieux que les algorithmes.


Il arrive parfois qu'un personnage de fiction surgisse au moment exact où le monde en a besoin. Peu après la publication de Magnifica Humanitas, l'encyclique du pape Léon XIV consacrée à la dignité humaine à l'ère de l'intelligence artificielle, la lecture du roman Le Cirque de l'Attention prend une résonance inattendue. Car au milieu des écrans omniprésents et des machines capables de capter le moindre battement de nos désirs, surgit une petite fille. Elle s'appelle Phénicia. Elle est aveugle de naissance. Et pourtant, c'est elle qui voit le mieux. Elle n'est pas une héroïne malgré sa vulnérabilité. Elle est une héroïne parce que sa vulnérabilité révèle une vérité oubliée : l'être humain vaut infiniment plus que ce qu'il produit, montre ou mesure. À cet instant, Phénicia cesse d'être simplement un personnage de roman. Elle devient l'une des incarnations littéraires les plus convaincantes de la "magnifique humanité" dont parle Léon XIV.

Avec son téléphone, sa tablette, sa console, chacun de nous est un aventurier du numérique
Phénicia : une fragilité habitée, transformée en attention pure. (image : Labs Envato)

Phénicia est une enfant qui ne mesure rien, ne calcule rien, ne cherche pas à optimiser sa vie. Elle ne possède par ailleurs aucun super pouvoir, hormis celui de demeurer capable de percevoir ce que les machines ignorent encore : un silence, une présence, une émotion, une espérance. À mesure que l'on avance dans le roman, une intuition s'impose : Phénicia n'est pas seulement un personnage secondaire du Cirque de l'Attention (éditions Prodiria), elle en est peut-être le cœur caché. Mieux encore, elle pourrait représenter l'incarnation romanesque la plus aboutie de cette « magnifique humanité » que Léon XIV appelle de ses vœux face aux nouvelles puissances technologiques.


Le lecteur découvre Phénicia dans la seconde partie du livre. Au milieu du tumulte du cirque, elle apparaît comme une présence paisible, presque hors du temps :

« Il y a Phénicia, plus jeune, assise non loin, un carnet sur les genoux, dessinant les éclats de lumière du cirque comme d’autres jouent à la marelle au beau milieu de la voie lactée. » (p. 202)

Dès cette première apparition, quelque chose frappe : là où les autres personnages observent le spectacle, Phénicia semble habiter un autre niveau de réalité. Elle ne regarde pas seulement le monde : elle le traduit. À première vue, elle n'occupe pas la piste centrale, ne dirige rien, ne combat personne, ne prononce aucun grand discours, ne cherche pas à convaincre. Dans un livre consacré aux écrans, aux images, aux notifications, aux algorithmes et à l'économie de l'attention, elle incarne un paradoxe : être le personnage qui comprend le mieux le monde alors qu'elle n'en connaît ni les couleurs ni les formes.


Cette intuition créative rejoint l'une des affirmations centrales de l'encyclique Magnifica Humanitas de Léon XIV. Dès le début (paragraphe n°1), le pape écrit que l’humanité se trouve devant un choix : "Ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble". Il ajoute que chaque génération doit façonner une époque "où la dignité de toute personne est préservée, la justice promue et la fraternité rendue possible". Phénicia appartient clairement à cette seconde cité. Elle n’incarne ni la puissance, ni la domination, ni la performance. Elle incarne une manière d’habiter le monde autrement : dans le plus grand des respects.


Dans la plupart des récits, la cécité est présentée comme un manque, une difficulté, un handicap. Chez Phénicia, cette différence est ineffable :

« Phénicia Krauss (...) est d’une beauté fine, presque lunaire. (...) Son allure tient à la fois de l’enfant sage et de la petite scientifique têtue : elle observe tout. (...) Phénicia est une élève à la fois brillante et indisciplinée dans le meilleur sens du terme : elle déborde de curiosité. » (p. 204)

Le choix des mots est révélateur. L'enfant n'est pas définie par son handicap, mais par sa personnalité, par ce qui fait d'elle une personne à part entière : "sage, têtue, brillante, indisciplinée," débordante "de curiosité." La proximité avec Léon XIV est frappante. Dans l’encyclique, le pape refuse l’idée selon laquelle les fragilités humaines seraient de simples erreurs à corriger. Il écrit (paragraphe n°12) : "Édifier dans le bien signifie accepter les limites et la fragilité de l’humanité sans les considérer comme une erreur à corriger". Puis il précise que "la véritable réalisation humaine ne naît pas de la suppression des fragilités, mais d’une croissance harmonieuse : là où la liberté et la responsabilité vont de pair avec une attention mutuelle et une véritable solidarité".


Phénicia est exactement cela : une fragilité habitée, transformée en attention pure. Elle ne voit pas les écrans. Elle ne voit pas les lumières du spectacle. Elle ne voit pas les artifices du cirque. Mais elle entend. Elle ressent. Elle perçoit. Elle "devine" le réel et le dessine dans un carnet :

« Son activité préférée : dessiner ce qu’elle ressent (...) dans son carnet-lanterne, comme dit Elena, sa maman, parce qu’il met en image ce qu’elle vit : pas les silhouettes, les gens, les choses, mais les bruits, les sons, les vibrations, les voix et les silences, les odeurs et les senteurs, comme si elle voulait capturer l’invisible. » (pp. 204-205)

Cette phrase pourrait servir de manifeste au roman tout entier. Car Le Cirque de l’Attention ne parle pas réellement de ce que nous regardons. Il parle de ce que nous cessons de percevoir lorsque nous regardons trop. Léon XIV (paragraphe 15) formule une inquiétude très proche lorsqu’il écrit qu’à l’ère de l’intelligence artificielle, "la dignité humaine risque d’être éclipsée par de nouvelles formes de déshumanisation". Il appelle alors à "rester profondément humains" et affirme "qu’aucune machine ne pourra jamais remplacer (cette humanité) dans sa splendeur".


Phénicia est une réponse romanesque à cette parole du pape. Elle montre que la splendeur humaine ne se voit pas toujours. Parfois, elle s’entend. Parfois, elle se devine. Parfois, elle se dessine dans un carnet. À travers elle, le lecteur peut s'interroger : Et si notre société voyait beaucoup mais percevait peu ? Nous n'avons jamais eu autant d'écrans, d'images, de contenus, jamais autant de flux. Et pourtant, quelque chose paraît nous échapper. Quelque chose de fondamental. Le silence. La présence. La profondeur. Phénicia vit précisément dans cet espace oublié. Dans le chapitre La Taverne des Motins Mignons, le lecteur comprend à quel point son rapport au réel diffère de celui des autres personnages :

« Phénicia n’a pas eu besoin de regarder pour comprendre que le décor vient de naître : elle l’a reconnu à la façon dont l’air change de poids. » (p. 205)

Cette phrase paraît presque surnaturelle. En réalité, elle révèle simplement une attention devenue exceptionnelle. Là où le monde numérique nous apprend à regarder toujours plus, Phénicia nous apprend à ressentir davantage. Cette scène avec Phénicia résonne fortement avec la critique du "syndrome de Babel" développée par Léon XIV. Le pape (paragraphe n°10) dénonce "la prétention d’un langage unique, y compris numérique, capable de tout traduire, même le mystère de la personne, en données et en performances".


Phénicia échappe à ce langage unique. Elle ne traduit pas le réel en données, mais en sensations, en silences, en formes, en intensités. Elle rappelle que le mystère de la personne ne se réduit jamais à ce que la machine peut mesurer. Ce n'est certainement pas un hasard si elle apparaît régulièrement comme la personne qui saisit le mieux ce qui se joue vraiment sous le chapiteau. Les adultes analysent. Les journalistes commentent. Les experts interprètent. Les algorithmes calculent. Mais Phénicia comprend. Non parce qu'elle possède davantage de connaissances. Mais parce qu'elle demeure disponible à ce qui vibre dans les cœurs. Le monde moderne nous invite à ouvrir les écrans, Phénicia, elle, ferme les yeux pour comprendre.


Léon XIV (paragraphe n°146) souligne qu’il faut promouvoir "une véritable hygiène de l’attention", avec "des rythmes qui prévoient le silence, l’étude approfondie, la lecture, la confrontation mesurée". Sans "ces éléments", ajoute-t-il, "la liberté intérieure risque d’être compromise". Phénicia est cette hygiène de l’attention devenue personnage : les réseaux veulent accélérer, elle ralentit. Cette opposition devient explicite lorsque le roman évoque son rapport au téléphone portable :

« Elle ne l’utilise pas comme les autres enfants. (...) Pour elle, c'est un objet sonore. (...) Les adultes disent que Phénicia "gère bien son téléphone". Ce n’est pas vrai : elle sait juste ce qu’il lui prend. Elle sait qu'il aspire le temps, qu'il impose ses interruptions, qu'il exige qu'on se tourne vers lui au lieu de se tourner vers la vie. Elle sent plus vite que les autres quand l'appareil dévie le cœur. » (p. 206)

Le roman formule avec justesse cette différence : la question n'est pas de savoir combien de temps nous passons sur nos écrans, la question est de savoir ce qu'ils nous prennent. Léon XIV le dit à sa manière (paragraphe n°170) lorsqu’il met en garde contre "les formes les plus subtiles de dépendance liées à l’économie numérique de l’attention", où les plateformes sont "conçues pour capter le temps et le regard des utilisateurs, en exploitant leurs fragilités et en affaiblissant leur liberté intérieure".


Le pape affirme (paragraphe n°15) que le véritable progrès ne naît pas seulement de l’innovation technique, mais "toujours d’un cœur ouvert à l’autre, d’une intelligence disposée à l’écoute, d’une volonté qui cherche ce qui unit plutôt que ce qui sépare". Phénicia possède précisément ce cœur ouvert : elle ne condamne pas la technologie, mais perçoit simplement le moment où celle-ci cesse d’être un outil pour devenir un obstacle à la rencontre, à "entrer dans des relations authentiques" comme le rappelle Léon XIV (paragraphe n°233) : "Aucun système de calcul, aussi sophistiqué soit-il, ne génère un cœur qui se donne, ni une conscience qui discerne le bien. Même lorsque les machines excellent en efficacité, le centre de l’histoire reste un visage humain qui demande à être regardé".


Phénicia semble ainsi démontrer quelque chose que notre époque a parfois oublié... Comprendre un être humain n'est pas seulement traiter des données. Ce n'est pas seulement analyser des comportements. Ce n'est pas seulement accumuler des informations. Comprendre quelqu'un, c'est accueillir sa présence.


C'est peut-être pour cela que Phénicia apparaît aujourd'hui comme le personnage le plus proche de l'anthropologie développée dans Magnifica Humanitas. Le pape y défend une idée simple : la valeur d'une personne dépend de sa dignité. Phénicia en est l'illustration romanesque :

« Dans le noir, (Phélicia) voit ce que les yeux ignorent et rien d’autre ne lui manque. »

Et c'est peut-être pour cela que Phénicia demeure longtemps dans la mémoire du lecteur. Parce qu'elle ne représente pas uniquement une enfant aveugle. Elle représente la possibilité, pour chacun de nous, de retrouver ce que nos yeux saturés d'images ont parfois oublié de voir.


Dans une civilisation qui nous apprend chaque jour à regarder davantage, savons-nous encore entendre ce qui ne fait pas de bruit ? Savons-nous encore reconnaître la présence d'un être humain derrière les données qu'il produit ? "C’est là que se joue l’un des enjeux moraux les plus urgents de notre époque, explique Léon XIV (paragraphe n°178) : transformer la connaissance partagée en bien commun, et non en levier de domination ; rendre aux peuples non seulement les données qui les décrivent, mais aussi la possibilité de décider comment elles seront utilisées, par qui et pour qui. Autrement, l’ère numérique ne sera pas postcoloniale, mais coloniale sous une nouvelle forme".


La véritable héroïne du Cirque de l’Attention n'est possiblement pas celle qui parle le plus souvent, le plus judicieusement ou le plus fort, mais celle qui par sa qualité d'écoute sait le mieux voir avec les "yeux du cœur." Phénicia n'attire pas à elle toutes les attentions, elle mérite juste la nôtre.


Voilà comment une petit fille aveugle dans un roman contemporain a pu donner un visage à la Magnifique Humanité du pape Léon XIV.


Laurent Jarneau


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